En quittant Baume les Messieurs, nous roulons jusqu'à Arbois, la ville de Pasteur, où nous prendrons une petite collation avant d'aller visiter les Salines de Salins les Bains. Arbois est traversée par la Cuisance, une rivière
longue de 32,2 km qui prend sa source dans la reculée d'Arbois et
parcourt le territoire de la commune sur une dizaine de kilomètres. La fonte des neiges et les pluies abondantes ont gonflé les rivières et cascades et chutes sont particulièrement impressionnantes. 

Nous reprenons la voiture jusqu'à Salins les Bains. L'histoire du sel à Salins remonte à l’époque romaine, lorsque l’exploitation du sel a commencé dans la région. Au Moyen Âge, la cité est devenue un centre important pour la production de sel, grâce à ses sources naturelles abondantes. L' extraction du sel a façonné l’économie locale pendant plusieurs siècles, faisant de Salins-les-Bains la ville riche de la région. Il y a 3 méthodes pour obtenir du sel : les marais salants comme à Guérande, par exemple, les mines de sel comme il en existe en Pologne ou en Colombie à Zipaquira cf ( https://www.lemounard.com/2020/03/colombie-zipaquira-la-cathedrale-de-sel_13.html ) et le sel ignigène obtenu par évaporation, sous l'action de la chaleur, d'une saumure extraite par pompage, et raffiné ensuite dans des salines spécialisées (salines ignigènes).La Grande Saline de Salins-les-Bains est un fleuron du patrimoine franc-comtois. Fondée il y a 1200 ans, elle représente un modèle industriel par son évolution technologique et son extraordinaire longévité, en tant que l’une des plus anciennes usines de France. Son modèle économique démontre une gestion rigoureuse des ressources depuis sa genèse. Socialement innovante dès le XVe siècle, elle offrait une protection aux ouvriers inégalée nationalement. Nous allons visiter la Saline d'abord puis le musée du sel sous la direction d'un guide particulièrement compétent puisque c'est lui qui semble diriger la maintenance de la machinerie qui assure le pompage de la saumure dans les entrailles du sol jurassien et qu'il semble l'un des plus érudits détenteur de l'histoire de cette industrie jadis florissante. Nous descendons en sous-sol pour découvrir une architecture spectaculaire et unique qui date du Moyen Age : la galerie souterraine longue de 165 m et haute de 10 m, entièrement voûtée de pierre. La galerie souterraine du XIIIe siècle, intacte, montre une voûte romane plus longue que la grande nef de Notre-Dame de Paris. Une splendeur monumentale proche de celle d’une cathédrale,qui renferme une grande roue, un balancier en bois de 32 mètres de longueur et une pompe datant des XVIIIe et XIXe siècle toujours en fonctionnement et pompant une saumure plus salée que la Mer Morte.

Au Moyen Age, les salines étaient alimentées par des sources auxquelles il était donné le nom de « puits », l'eau salée qui en provenait était nommée « muire ». Les puits étaient situés sur la rive droite de la rivière la Furieuse et en dessous du niveau de son lit. Chacun d'eux offrait plusieurs sources, d'eau douce ou d'eau salée, très proches les unes des autres. A cette époque, la Comté appartient au duché de Bourgogne et la moitié des profits que le duc de Bourgogne tire de la Comté provient de la grande Saline où 3 000 tonnes de sel sont extraites chaque année. 800 à 1 000 ouvriers sont mobilisées pour assurer l'approvisionnement du bois nécessaire au chauffage de la saumure et pour manutentionner le sel ignigène. A ce moment , le sel est une denrée rare, indispensable à la conservation des aliments et le sel constitue "l'or blanc". La grande saunerie, est alors un enjeu des relations entre le Saint Empire, la Bourgogne et le royaume de France. La grande galerie est construite entre les deux puits d'exploitation, est au XIIIe siècle, avec une voûte en berceau et des arcs-doubleaux, un canal central permet écoulement vers la Furieuse des eaux douces provenant de la roue hydraulique. L'exploitation du sel de Salins devenant de moins en moins productive et la nécessité de disposer de grandes ressources de bois pour les chaudières conduisent au grand projet de la Saline Royale d'Arc et Senans construite entre 1775 et 1779 près de la foret de Chaux pour le bois qui sert à la production de sel ignigène. Il faut 2 tonnes de bois pour produire une tonne de sel. La saumure de Salins est acheminée par un saumoduc de 21 km. L'exploitation à la Saline royale commence en 1779 et s'achève en 1895. Au XVIII siècle, le sel est un produit essentiel mais lourdement taxé par la gabelle, impôt particulièrement inégal selon les provinces. Tandis que les habitants de Champagne, Bourgogne, Bresse ou Bugey paient leur sel à prix fort, les Suisses bénéficient de privilèges leur permettant de l'acheter bien moins cher. Cette disparité favorise l'essor d'un important trafic clandestin entre les territoires voisins. Fraudes dans les salines, contrebande sur les chemins du sel, réseaux organisés : le faux-saunage devient une activité répandue malgré une répression sévère. Sous Louis XIV, la législation prévoit même la peine de mort ou les galères dans les cas les plus graves. La suppression de la gabelle à la Révolution française met finalement un terme à cette économie clandestine.
Jusqu'en 1750, les eaux salées sont puisées au moyen d'une noria (parfois appelée chapelet) tirée par les chevaux. En 1631, 22 chevaux sont nécessaires pour actionner les mécanismes qui fonctionnent jour et nuit. Chaque roue nécessite trois chevaux, ceux-ci étant remplacés toutes les deux heures. Les chevaux comtois sont réputés pour leur robustesse. Leur coût est élevé et ils sont soignés avec beaucoup d’attention. Ce système est abandonné pour être remplacé par des pompes utilisant la force du courant de la Furieuse. C’est en 1750 que le charpentier Vincent Bébian propose de dériver une partie des eaux de la Furieuse afin de l’utiliser comme moteur pour faire tourner des roues. L’eau est ensuite évacuée par le canal des eaux douces, le canal Cicon, utilisé jusque-là pour rejeter les sources d’eau douce à la rivière. Sa capacité est suffisante pour accueillir ce surplus d’eau. Une écluse, des vannes et des canaux sont construits et installés sur la Furieuse. L’eau dérivée alimente des roues à augets, par le dessus. Les roues tournent grâce au poids de l’eau.Les eaux salées sont dirigées vers un réservoir en pierre de taille, garni à l'extérieur de terre glaise ; une pompe aspirait les eaux et les distribuait dans trois « bassins d'approvisionnement » placés près des chaudières. Peu à peu cependant, le bois cède la place à une autre source d'énergie : la houille qui provient de Blanzy 71; Cette mutation, qui commence à la fin du XVIII e siècle. 500 kilos de charbon permet de produire une tonne de sel.
Actuellement, les salins du Jura essaye de nettoyer l'ensemble des galerie dont une partie servait en entreposer des gravats.

toujours en fonctionnement. À l’heure actuelle, cette pompe continue à puiser une saumure chargée de 330 g de sel par litre d’eau ,une concentration beaucoup plus élevée que celle de la Mer Morte.


En 1848, une fois le forage réalisé au puits d’Amont, le mécanisme hydraulique existant est agrandi pour pomper à 246m de profondeur, une eau salée très proche de la saturation avec une concentration d’environ 330g/l. La pompe est momentanément en panne mais À l’heure actuelle, continue à puiser une saumure chargée de 330 g de sel par litre d’eau qu'on utilise encore pour le salage et le déneigement des routes . L'exploitation de la saline a duré 1200 ans mais les réserves sont encore importante puisque seulement 15% ont été exploités.
Nous sortons du souterrain et passons devant l'établissement thermal. Les eaux de source de Salins-les-Bains sont plus denses en sels minéraux que la mer Morte et procurent une sensation d'apesanteur que certains SPA à la mode recréent artificiellement. Cette sensation de détente absolue et rare contribue à améliorer le sommeil et à baisser le niveau de stress. les eaux thermales favorisent la souplesse articulaire car elles permettent un travail efficace dans l'eau, en quasi-apesanteur, ce qui entraîne un intense relâchement des tensions articulaires et musculaires.
Nous allons visiter le bâtiment d’évaporation de la Grande Saline , cette poêle à sel est la dernière poêle ancienne de France : elle date du XIXe siècle, époque à laquelle le passage au charbon conduit à une évolution du système de chauffe. Située au-dessus des foyers, la poêle est une cuve métallique rectangulaire, constituée de plaques d’acier rivetées, qu’on remplissait d’eau salée puisée dans la galerie souterraine. Cet objet de grande taille – 17,50 mètres de long par 4,20 mètres de large – était chauffé en continu pour évaporer la saumure et en recueillir le sel. Cette poêle permet de découvrir les conditions de travail des sauniers, qui œuvraient dans une atmosphère étouffante à environ 50°C et 80% d’humidité. Contrairement au sel marin obtenu par évaporation de l’eau sous l’effet du vent et du soleil, le sel produit en Franche-Comté et à la Grande Saline de Salins est obtenu grâce au chauffage artificiel : il est appelé sel ignigène (du latin ignis = feu).


Parmi les instruments du saunier, le râble, râteau utilisé pour extraire le sel de la poêle en entraînant le minimum de saumure. Le sel de la Grande Saline a assuré la fortune de Salins pendant des
siècles et a contribué à la prospérité de la Franche-Comté. Cette
production nécessite de nombreux ouvriers, de 80 à 4000 selon les
époques : sauniers, bûcherons, voituriers, forgerons, tonneliers, mais
aussi des personnes dédiées à la commercialisation ou l’administration
du site… Les métiers en lien direct avec la fabrication requièrent force
physique et résistance dans un environnement très chaud, humide et au
contact du sel. Un grand nombre de ces travailleurs était des femmes très spécialisées affectées à la fabrication des pains de sel, une des tâches les plus importantes à la Saline. Leurs attributions étaient bien définies, entre la tirari de feu (tireuse de braises), la mettari (qui façonne les pains de sel) ou encore la sechari (qui les sèche). Ces fonctions nécessitaient un grand soin, chaque pain devant être très précisément calibré. Certaines femmes étaient gardes, c’est-à-dire contremaîtresses, poste à haute responsabilité. Elles surveillaient les ouvriers et ouvrières affectés à la production d’une poêle à sel et répondaient de la qualité de chaque pain sortant de leur atelier. La chaleur des salles d’évaporation, le travail de jour comme de nuit et les efforts physiques importants rendent ces tâches particulièrement difficiles. Pourtant, certaines ouvrières étaient employées pendant 30, 40 ou 50 ans à la Saline. La rémunération prenait des formes très variées : salaire au mois ou à la semaine pour les uns, paiement à la tâche, collectif ou individuel, et en fonction de la qualité du résultat pour les autres. Les avantages étaient nombreux : cadeaux pour les mariages, dons de tissu, certains ouvriers étaient logés sur place, mais aussi pensions de retraite, ce qui était très rare à cette époque. Dès le XVe siècle, des primes de naissance étaient accordées aux ouvrières (25 kg de sel au début du XVIIe siècle). Ces avantages expliquent la convoitise suscitée par ces fonctions malgré la dureté du travail. On accède à un poste à la Saline grâce à une recommandation, suite à une transmission héréditaire ou en achetant son office. Certaines ouvrières du site étaient issues d’un milieu aisé, bourgeois ou même noble.
Le salaire, c’est la somme d’argent que touche une personne en échange de son travail. Mais quelle est l’origine du mot salaire ? Ce mot découle du latin salarium, qui désignait au départ une ration de sel. Le mot latin est un dérivé de sal, « sel ». Mais quel est le rapport entre le sel et l’argent ? La ration de sel en question, c’est celle qui était versée aux soldats, aux magistrats, et qui représentait une partie de leur solde. À cette époque comme depuis des milliers d’années auparavant, le sel était en effet une ressource stratégique pour son rôle dans la conservation de la nourriture. En latin le sens du mot salarium a ensuite évolué : il est passé à « partie de la solde versée pour acheter du sel », puis à « solde, argent versé en échange du travail », directement.
À la fin du XIXe siècle, la Grande Saline décline face aux pressions économiques dues à la fin du monopole d’État sur le sel, à la hausse du prix du combustible et à la baisse du prix du sel puis à l'apparition du frigidaire. La création du premier établissement thermal en 1854 maintient une activité saisonnière. Contractuellement liée à la saline en 1860, cette dernière fournie les eaux mères concentrées en sels minéraux pour les traitements thermaux. Confrontée à la concurrence des marais salants, la Grande Saline ferme ses portes en 1962, pour les rouvrir en 1966 : la ville de Salins-les-Bains la rachète, transformant le site en un lieu patrimonial et touristique.
La visite se termine, le guide a été d'une compétence remarquable alliant les savoirs techniques et historiques. On assiste ensuite à un petit film qui met en vedette le dernier des sauniers de 1962 et un certain nombre d'ouvrières qui, effectivement, avaient une grande fierté d'avoir travaillé pour cette entreprise. Dans le musée, il y a aussi une superbe tapisserie.
Cette tapisserie relate un épisode extraordinaire et miraculeux : Pour Salins-les-Bains et ses habitants, le sel est une ressource très précieuse, leur économie en est tributaire. Toute problème sur les sources salées représente alors un véritable désastre. En 1467, des travaux ont lieu au puits à Muire et la source disparaît.L'inquiétude s'installe chez les habitants qui implorent l'aide de leur saint patron, saint‑Anatoile. Une procession solennelle fut organisée et ses reliques furent apportées au fond du puits. Le miracle se produit alors : la source de nouveau jaillit. Cette tapisserie du début du XVIe siècle raconte cet événement. Commandée par les chanoines de Saint‑Anatoile, elle est le douzième élément d'une série de quatorze, retraçant la vie de leur saint. En plus des aspects religieux et artistiques, elle fournit des informations sur les techniques employées alors pour puiser les eaux ainsi que sur l'organisation de la société salinoise.
Salins doit aussi rendre un hommage posthume à Eugénie de Montijo, épouse de Napoléon III, Sous son influence, le thermalisme se développe en France, Vichy, Biarritz, Plombières ect...et les casinos. Thermalisme et jeux d’argent sont ainsi liés par le fait que ces deux activités associées à l’oisiveté doivent être cantonnés à des lieux réservés aux classes dominantes, la seule capable d’ailleurs d’entreprendre de longs voyages en chemin de fer : "créer une station thermale consiste à créer un environnement propice composé à la fois de soins médicaux et de distractions".














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