lundi 19 janvier 2026

NOEL 2025, LE CHATEAU DE LANGEAIS, ANNE DE BRETAGNE



 En quittant Loches, ce n'est que le début d'après-midi et nous poussons jusqu'au château de Langeais, pas prévu au programme et que nous avons atteint trop tardivement hier soir pour avoir le temps de visiter. Nous nous sommes contentés de monter au sommet d'une colline proche pour avoir une vue sur la ville, la Loire et le château. Le temps était brumeux et maussade mais permettait de voir la nouvelle forteresse et les ruines de l'ancienne à l'arrière qui datent de Foulques Nerra.

Vers l’an Mil, deux grands seigneurs, le comte d’Anjou Foulques Nerra et le comte de Blois Eudes Ier, se disputent la Touraine. A la fin du Xe siècle, Foulques Nerra conquiert la place de Langeais, entre Tours et Saumur, puis fonde une forteresse sur le promontoire surplombant la Loire. Langeais connaît ensuite une histoire mouvementée, tour à tour occupée par les comtes de Blois et d’Anjou. Avec toute la Touraine, Langeais reste finalement entre les mains de la maison d’Anjou puis de l’Empire Plantagenêt jusqu’à la fin du XIIe siècle. C’est en 1206 que Langeais entre dans le domaine royal suite aux victoires du roi de France Philippe Auguste. Pendant la guerre de Cent Ans, des bandes armées occupent la forteresse. Charles VII la rachète en 1428, puis ordonne qu’elle soit abattue, excepté le donjon. Celui-ci est d’ailleurs l’un des plus anciens donjons en pierre qui subsistent aujourd’hui. 

"Foulques Nerra est renommé pour son extrême férocité au combat, lors de batailles sur le champ, de sièges, d’invasions de territoires ennemis ou d’incursions dans des villes ou abbayes qu’il peut saccager impunément. Redoutable et impitoyable guerrier, seigneur de haut rang, Foulque Nerra règne sur son comté en maître absolu et ne tolère aucune incartade ou rébellion de la part de ses vassaux qu’il met en poste à des places fortes aux frontières d’une vaste région qu’il aspire sans cesse à étendre au détriment de ses voisines…

Cette facette du personnage est celle parvenue jusqu’à nous, créant sa réputation de conquérant insatiable et meurtrier… il en est une autre, moins connue et qui pourtant caractérise aussi ce comte dont la vie et l’œuvre ne sont pas que ravages et guerres interminables mais qui nous le présente comme un grand politique, un fin stratège, un homme loyal, bon et juste pour ses serfs et tous ceux qui, sous sa férule, œuvrent à son service et assurent une bonne tenue de ses domaines. 

On pourrait parler d’une troisième facette de ce puissant personnage, laquelle viendrait en contre-point de la première où l’être tumultueux, bouillonnant, capable de cruauté, est aussi un fervent catholique, croyant en Notre Seigneur Rédempteur et qui pour expier et racheter ses fautes n’hésitera pas à prendre le long et périlleux chemin des pèlerins le conduisant, par quatre fois, à Jérusalem. Ce terrifiant Comte d’Anjou en dépit de son immense courage, a surtout peur d’aller en enfer, au terme de son existence…"


Premier article, il y a 3 ans : https://www.lemounard.com/2023/01/chateaux-de-la-loire-le-chateau-de.html
 Quand on aborde le château depuis le centre ville, c'est un château typiquement défensif du Moyen Âge avec 2 énormes tours autour d'un pont-levis. Louis XI imagine un projet audacieux et novateur : créer une demeure alliant la puissance défensive d’un château-fort aux premiers raffinements d’une résidence seigneuriale.
Dès la première pièce, on est frappé par la qualité du mobilier de style gothique, les armoiries qui y figurent correspondent à une roi de France, Louis XI, Charles VIII ? On remarque aussi les coffres avec leurs panneaux sculptés. Le coffre est alors le meuble principal. Sa conception est simple, 6 planches, 4 longues qui servent au fond, au couvercle, à la façade et à l’arrière et 2 plus petites, carrées pour les cotés. Aux 13 et 14ème siècle, les coffres sont sont sculptés d'arcatures,de gables, de rosaces trilobes ou quadrilobes inspirées de l'architecture gothique.
 Le coffre est le plus ancien meuble, au Moyen Age, il sert à la fois de chaise, de table et de malle de voyage pour accompagner l’itinérance fréquente des cours de château en château. Les coffres, à la fois meuble et bagage, font partie du mobilier essentiel au stockage et au transport des objets de la vie quotidienne. Ils répondent au mode de vie de la société médiévale qui se déplaçait d’un lieu d’habitation à un autre.
Une œuvre d'art intéressante est le triptyque du XVIe siècle à droite de la cheminée. Sur le côté droit se trouve une représentation du seigneur et de la dame assis à une table pour un repas. Le serviteur tient un pichet d'eau pour qu'ils se lavent les mains avant le repas.
 
Dans cette salle, des allusions au  mariage dans la plus stricte intimité et en catimini de Charles VIII de France et d’Anne de Bretagne, qui a eu lieu ici en 1491. Ce mariage marque le début de l'incorporation du duché de Bretagne dans le royaume de France. Le contrat de mariage comprend une clause selon laquelle, si le roi meurt sans fils, Anne promet d'épouser le nouveau roi, de maintenir le royaume commun fort. Anne a passé beaucoup de temps enceinte pendant son mariage avec Charles VIII , mais les 6 enfants sont décédés à la naissance ou à un âge précoce. Lorsque Charles VIII meurt en 1498, Anne épouse alors le nouveau roi, cousin de Charles, Louis XII. Les carreaux de sol montrent la fleur de lys, l'emblème de Charles, avec la queue d'hermine, qui était l'emblème d'Anne de Bretagne. Les murs montrent les initiales A (Anne) et K (Karolus pour Charles). La devise ci-dessous de cet ensemble d'initiales est la devise d'Anne, qui signifie "Mort plutôt que déshonneur".

 
Ce mariage est un modèle d'intelligence politique. On oublie le mariage entre la duchesse Anne de Bretagne et Maximilien, le futur empereur d’Allemagne. Par cette union, les Bretons veulent préserver l’indépendance de leur duché et les Habsbourg prendre la France à revers pour protéger leurs domaines bourguignons. Mais la faiblesse militaire de l’Empire et la puissance du roi de France font échouer cette alliance qui aurait pu changer l’équilibre politique de l’Europe et modifier profondément l’histoire de France. Célébré par procuration le 19 décembre 1490, à Saint-Pierre de Rennes, le mariage de la duchesse Anne et de Maximilien Ier a été annulé de fait un an plus tard, en scellant définitivement le destin de la Bretagne et en provoquant une onde de choc dont les effets ont perduré pendant des décennies. Il convient d’aller au-delà du thème (apparemment anecdotique) du rapt de la fiancée , abondamment développé par là propagande impériale, et de la remise en cause d’un traité de paix qui prévoyait de faire de Charles VIII le gendre de son compétiteur. Les enjeux de ce vaudeville se jouent à l’échelle de l’Europe : ils s’inscrivent dans le cadre d’une lutte séculaire entre les rois de France et la maison d’Autriche. 

"Abandonnée à elle-même, Anne renonce à son trop lointain fiancé et se résigne à épouser Charles VIII. Celui-ci a déjà une promise, Marguerite d'Autriche, mais il n'a pas de scrupule à la renvoyer chez son père qui n'est autre que Maximilien."Un truc marrant dans le mariage par procuration : Maximilien délègue à Rennes l'un de ses compagnons. Il glisse sa jambe nue dans le lit d'Anne pour, selon la coutume, valider l'union par procuration.

La cheminée de la salle du banquet date de la période de construction du château. Son décor de château fort est exceptionnel, on le retrouve uniquement au Palais Jacques Cœur à Bourges.
 
Au château de Langeais de nombreuses pièces ont pour sol ces carreaux estampés bicolores. L’expression, elle, est tirée de la Vulgate de saint Jérôme qui traduit ici la première lettre de saint Paul apôtre à Timothée ; “soli Deo honor et gloria in saecula saeculorum” (À Dieu [...] honneur et gloire pour les siècles des siècles,)

Nous sommes dans la chambre destinée aux hôtes de marque. Au Moyen Âge, la chambre de parement était un espace de réception pour les invités de marque. Le seigneur siégeait sur son lit comme sur un divan. Même les décisions de justice pouvaient être prises depuis un lit, ce qui donna naissance au "lit de justice" royal du Parlement de Paris ! Le lit présenté dans la chambre de parement du château date de la fin du XVe siècle.
Le château de Langeais possède de très belles tapisseries dont voici quelques exemples. Le premier est une étonnante crucifixion du XVème siècle, où la croix du Christ s’élève au milieu d’un parterre de fleurs . 

Une verdure (ou tapisserie de verdure) est, dans le langage de la tapisserie, une tenture dont le décor est principalement végétal (arbres, feuillages). Des animaux, courants, exotiques ou fantastiques, peuvent peupler ce décor : oiseaux et animaux des forêts, mais les personnages et les constructions en sont absents ou occupent une place marginale. Les scènes de chasse, malgré le décor végétal important, n'entrent pas dans la catégorie des verdures. Ce type de tapisserie était très prisé à la fin du Moyen Âge et encore au XVIe siècle. Les verdures ont été tissées dans de nombreux ateliers dans les Flandres comme à la ville d'Audenarde en Belgique ou à Aubusson. 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Puis une œuvre exceptionnelle de la Renaissance tourangelle, la Vierge à L'enfant de Michel Colombe.
"La tapisserie "Aurore et le Ciel", certainement la tapisserie la plus étonnante de la collection ! Il s'agit d'un fragment, représentant l'Aurore poussant la nuit (à droite avec les étoiles et les nuées). A gauche on note la présence de chevaux (tronqués) et de flammes : il y avait sur le reste de la tapisserie le char du Soleil. Les signes du Taureau, des Gémeaux, du Cancer et du Lion entourent l'Aurore. On remarque un style surprenant pour une tapisseries des environs de 1530. D'après certains éléments stylistiques, elle aurait pu être produite à Bruges."
Le carrelage de la chambre de la dame est différent, toujours médiéval.

On arrive dans la grande salle où c'est déroulé le mariage secret mais éminemment stratégique et politique de Charles VIII avec Anne de Bretagne. La scène est reconstituée avec des statues de cire. La reconstitution de la scène du mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, mariage qui permit de rattacher le duché breton à la couronne de France, est l'un des grands moments de la visite. On y rencontre les principaux personnages de l'époque, dont Anne de France, la sœur du roi et son époux Pierre de Beaujeu, revêtu du collier de l'Ordre de Saint-Michel fondé par Louis XI, le père de Charles VIII. Les costumes d'une grande qualité permettent de revivre la scène avec un réalisme impressionnant. Le mariage se passe à l'aube, furtivement et en secret avec un nombre limité de témoins. Charles VIII, 21 ans, roi de France, rencontre pour la première fois une jeune fille de 14 ans, Anne, duchesse de Bretagne. Elle est arrivée montée sur une haquenée blanche (un petit cheval qui servait de monture aux dames),  suivie de six fourgons, de ses témoins et de ceux qui doivent, pendant la nuit de noces, constater sa défloraison par le roi, à savoir cinq notables rennais et Yves Brullon, procureur des bourgeois de Rennes. 
Des chariots branlants transportent la chapelle destinée à la cérémonie. Anne a choisi deux lits, l'un de damas noir, blanc et violet, l'autre de drap d'or cramoisi. Le roi s'est acquitté des luxueuses tenues que porte la mariée. Charles est arrivé par bateau sur la Loire. Le contrat de mariage stipule aussi qu’en cas de mort soudaine de Charles VIII, Anne épousera Louis d’Orléans (futur Louis XII), cousin du Roi réconcilier avec la dynastie de Valois (avec François II de Bretagne, le père d’Anne, il avait été l’un des principaux meneurs de la Guerre Folle contre la régence d’Anne de Beaujeu).
 Les tapisseries flamandes du type millefleurs datant de la fin du Moyen Age sont des véritables plaisirs esthétiques mais parfois, ces œuvres tissées cachent aussi des histoires d’hommes et de femmes. Celle-ci raconte l’histoire d’une princesse de la fin du quinzième siècle. On y voit sur un fond végétalisé un écu en forme de losange, signalant qu’il appartient à une descendante de famille noble. Des branchages tressées qui l’entourent font penser à une couronne d’épines. Sur cette même tapisserie se trouvent également des « lacs d’amour » qui sont, avec la cordelière, les emblèmes de l’ordre des Dames chevalières de la Cordelière, crée en 1498 par la reine de France Anne de Bretagne.


La chambre des enfants est décorée pour Noël. On remarque le superbe carrelage, l'imposante cheminée, le lit et un tableau. Charles Orlant , dauphin de France par le maître de Moulins en 1494.


La garde-robe du château montre deux reconstitutions de costumes médiévaux, et un diaporama sur le "Parement des dames" permet de découvrir l'habillement féminin à la fin du XVe siècle.
Dans une salle consacrée au objets religieux, je remarque ce châsse-reliquaire du XIIIe siècle et ce tableau avec saint Bernardin de Sienne,sainte Catherine d'Alexandrie et saint Louis d'Anjou.


Encore une sublime tapisserie où le personnage central est Melchisédech.
 
La salle des Preux, située juste sous la charpente , présente sept pièces (sur neuf) de la célèbre suite des Preux (réalisée à Aubusson ou Felletin, de 1525 à 1540). 
Les Preux sont des personnages héroïques, qui accomplissent des prouesses. Ils
sont l'élite de la chevalerie et incarnent la sagesse, la prudence, le courage, la
piété, la vertu et l’amour. Les Preux apparaissent certainement au XIe siècle, mais
c'est en 1312 qu'un poète lorrain, Jacques de Longuyon, fixe une liste précise de
neuf personnages. Il les répartit en trois triades :
- l'Ancien Testament, avec Josué, David et Judas Macchabée
- l'Antiquité, avec Hector, Alexandre le Grand et César
- les temps chrétiens, avec Arthur, Charlemagne et Godefroy de Bouillon.
Ils sont des modèles pour l'aristocratie, mais leur succès se diffuse aussi dans
toutes les couches de la société : ces héros apparaissent en effet très vite sur les
cartes à jouer puis sur les gravures
On y voit  un Jules César étonnant. En haut et à gauche on peut lire

Julieus Cesar fort renommé je suis
qui le fier Pompée ay vaincu et occis
et en mes jours empereur de Romme fus
six cents ans devant que fut né Jesus.

Cette autre tapisserie de la suite des Preux  est consacrée à Hector, le plus courageux et noble des héros troyens d’après Homère. Elle fait preuve d’une belle indifférence aux anachronismes puisque le personnage le plus à gauche porte une arme à feu. En haut et à gauche on peut lire (difficilement)

Hector je suis Priam premier fils
qui de ma main dix-huit rois ai occis
lorsque les Grecs vindrent aceiger Troie
(par) mon frère Paris me combatoie.
Cette collection de sept tapisseries sur neuf, avec seulement deux  manquantes (celles de Charlemagne et de Judas Macchabée, disparues ou  détruites), est la plus complète qui soit au monde.
On remarque toujours les carrelages et ce coffre superbement sculpté peut être d'Azay le Rideau. Charles IX et Catherine de Médicis y  ont séjourné de même que Louis XIII en route pour le siège de La Rochelle. Langeais passe entre les mains successives de proches de la Couronne avant d’être acheté par le duc de Luynes puis par un certain Christophe Baron. Mais son renouveau il le doit à Jacques Siegfried, grand amateur d’art médiéval qui en devient propriétaire en 1886 et n’aura de cesse de lui redonner son faste d’antan Langeais a eu la chance de rencontrer Jacques Siegfried. Jacques Siegfried est un grand homme d’affaires français, amateur du Moyen Âge. Avec son frère Jules, il fonde la société Siegfried Frères au Havre et à Mulhouse en 1861, spécialisée dans le négoce du coton. Les deux frères sont originaires d’Alsace, un des berceaux de l’industrie textile française. Il acquiert le château de Langeais en 1886 et consacre vingt ans de sa vie à le rénover et à le meubler dans l’esprit d’une demeure de la noblesse à la fin du Moyen Âge. Il en fait don à l’Institut de France en 1904.
Dernière tapisserie remarquable, "le triomphe du courage "École de Bruxelles vers 1525.    
Dans une vitrine, on peut admirer quelques porcelaines de Langeais. Charles de Boissimon s’établit à Langeais (située à 25 km de Tours) avec son cousin Julien Boilesve, ils fondent une société de produits céramiques avec pour raison sociale «Charles de Boissimon» (la production s’étendra de 1839 à 1909). D’entrée, il ajoute aux fabrications locales celle des briques réfractaires, qui devait bientôt devancer les fabrications traditionnelles. Présentées, en 1841, à l’Exposition « des produits de l’industrie et des arts de Tours », elles reçoivent une médaille d’argent, mais c’est avec la confection des poteries ornées qu’il va créer son style. Il participera à de nombreuses expositions internationales et remportera de nombreuses médailles. Il commence la poterie dès 1842 avec un seul ouvrier potier. En 1844, ses fabrications occupent 30 employés dans les ateliers et 12 ouvriers hors ateliers. En 1850, il devient seul propriétaire de la fabrique. En 1867, plus de 200 ouvriers (hommes, femmes, enfants) travaillent à la fabrique.  Avec la faïence fine et le platine (qu’il importe du Pérou et du Chili), Charles de Boissimon aura su à la fois intégrer les techniques nouvelles de son époque et créer des formes adaptées au goût de son temps.


 La visite se termine et on admire depuis la cour et les jardins, l'élégance des façades intérieures. De nombreuses fenêtres le rendent lumineux, annonçant la Renaissance.
Nous rentons sur Azay le Rideau. Excellent repas à la Ripaille, les viandes y sont superbes, plus ou moins maturées, le service fait ce soir par un jeune homme en alternance est parfait, enjoué et très pro, ça nous change de l'accueil mitigé de l’Épine voisine qui porte bien son nom. 









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