dimanche 25 octobre 2020

PARIS, à L'ORANGERIE, GEORGIO DE CHIRICO, LA PEINTURE METAPHYSIQUE

L’art de ce jeune peintre est un art intérieur cérébral qui n’a point de rapport avec celui des peintres qui se sont révélés ces dernières années. Il ne procède ni de Matisse ni de Picasso, il ne vient pas des impressionnistes. Cette originalité est assez nouvelle pour qu’elle mérite d’être signalée. Les sensations très aiguës et très modernes de M. de Chirico prennent d’ordinaire une forme d’architecture. Ce sont des gares ornées d’une horloge, des tours, des statues, de grandes places, désertes ; à l’horizon passent des trains de chemin de fer. " Appolinaire

Paris, en Octobre, musée de l'Orangerie, dans le jardin des Tuileries, exposition De Chirico.Cette expo présente les peintures de Chirico pendant la première partie de son œuvre, celle qu'Apollinaire définit comme "métaphysique", celle que j'aime, troublante, surréaliste, dalienne.

La première toile" serenata"date de 1909, de Chirico se concentre sur la Thessalie où il est é et où s'est passé son enfance. J'ai lu dans le cartouche que le paysage mêle la Grèce et la Bavière où il vivra quelques temps, les prétendus sapins m'évoque plus des cyprès comme en Arcadie(Grèce) ou en Toscane,il y a des vignes aussi, des colonnes antiques et sur la fontaine le double visage de Janus, l'un tourné vers le passé, l'autre vers l'avenir. La sérénade se passe entre la nuit et le jour, de fenêtres éclairés, un moment ambiguë qui influencera Magritte. 


Le Centaure mourant de 1909 aussi, est inspiré d'un tableau du peintre symboliste allemand Bocklin qu'il découvre pendant ses études aux Beau Arts de Munich. Il lit Schopenhauer et Nietche. ."Le centaure, créature mi-homme mi-taureau, traduit le combat entre la raison apollinienne et la démesure dionysiaque, deux formes d’art décrites par Nietzsche dans La Naissance de la tragédie." La vallée des Centaures est la Théssalie, région de naissance de Chirico.




La récompense du devin: Comme dans beaucoup de peintures de Chirico, on trouve , cette statue d'Ariane au premier plan. Elle est en train de dormir sur une place déserte, Elle est abandonnée, comme dans la légende, par Thésée qui l'abandonne sur Naxos après lui avoir promis le mariage en échange du fil qui va lui permettre de sortir du labyrinthe. En 1913,de Chirico éprouve ce même sentiment de solitude quand il arrive à Pris, le train au loin, c'est la référence au père, décédé et ingénieur des chemins de fer grecs. Dans l'œuvre de Chirico, on a souvent un cadre architectural avec de longues ombres et à l'horizon un train à vapeur avec un grand panache de fumée blanche qui s'éloigne.

La Tour Rouge est caractéristique de cette période. On y remarque des ombres très étirées et une perspective irréelle. Il y a là une statue équestre comme celle qu'on peut voir sur la place principale de Turin où le peintre a vécu. Le cadre architectural se retrouve dans beaucoup d'œuvre de de Chirico et le thème de la tour se rencontre chez Nietzsche. "Tout homme d'élite aspire instinctivement à sa tour d'ivoire, à sa retraite mystérieuse où il est délivré du vulgaire, du grand nombre."

On retrouve les artichauts dans 2 tableaux, le premier est Mélancholie d'un Après Midi 2 Artichauts, avec dans le lointain une tour rouge et un train à vapeur qui crache des volutes de fumée en s'éloignant. Chirico affirme avoir vu en songe deux immenses artichauts sur une place.
" Cette vision énigmatique se retrouve notamment dans ce tableau peint à Paris en 1913. La dureté presque métallique des légumes dont la présence paraît totalement incongrue dans cet environnement urbain désert, d’où un profond sentiment de dépaysement. Tels des hiéroglyphes hermétiques à jamais indéchiffrables, les artichauts réinventent les contours rugueux d’une nouvelle mélancolie et d’un impossible dialogue. Cachée derrière un haut mur de briques, la locomotive, signe d’échappée vers le voyage, décrit un horizon lointain, mais interdit. "Connaissance des Arts"

Le second, c'est "La conquête du Philosophe". A Paris, de Chirico découvre la poésie de Rimbaud et commence à associer des éléments incongrus: uns statue féminine et des bananes, des artichauts et le fut d'un canon, une horloge qui ne correspond pas à la position des ombres. Encore un train qui s'en va, un navire au loin une tour, une cheminée d'usine, un arrière plan architectural. C'est une toile mélancolique, la vie semble avoir disparu, il semble que les hommes ont pris la fuite par la mer ou dans le train, seules subsistent 2ombres de personnes invisibles ou, peut être d'une statue, le canon et ses 2 boulets comme un symbole phallique et les artichauts, un inventaire à la Prévert.

L'oeuvre suivante est extraordinaire, une statue antique affublée de lunettes noires qui symbolisent la cécité, un handicap assimilé à la sagesse dans la mythologie, l'aveugle c'est celui qui voit l'avenir, da,s le fond, en ombre chinoise, la silhouette de Guillaume Appolinaire avec un cercle à la craie sur la tempe. Ce portrait d'Appolinaire est maintenant qualifié de "prémonitoire "car le poète sera blessé à la tempe pendant la guerre de 14-18.

Autre toile impressionnante, "le cerveau de l'enfant". Ce tableau, une des toiles emblématiques de la période parisienne de Chirico , a une histoire. André Breton l'a acheté quand il l'a vu dans la vitrine de la galerie Paul Guillaume, et il trônera au dessus de son lit. Il est d'abord appelé le revenant car le personnage a moustache et à barbichette représente le père du peintre dont toute l'œuvre est pleine de références au père (train qui s'éloigne et personnage livide.). Aragon le rebaptise, "Le Cerveau de l'Enfant".
Une chose me frappe, ce sont les villes mortes, comme les notres aujourd'hui pendant le confinement ou après le couvre-feu et ça évoque les peintures de Pierro dela Francesca,"La Cité Idéale" exposée au palais ducal d'Urbino que nous avons visité , il ya tout juste un an.

Ce tableau "the seer" ou le voyant. Dans l'exposition, le tableau est intitulé d'un nom compliqué.le vaticinateur.
"Les mannequins qui peuplent les toiles de Chirico sont les personnages les plus énigmatiques et les plus emblématiques de la période « métaphysique », bien qu'ils soient présents et représentés jusqu'à la fin de sa vie. À connotation intellectuelle, ils sont un croisement entre les automates des xviiie et xixe siècles, ceux du commerce exposés en vitrine et la statuaire africaine."
Le voyant voyant – est cette figure, assise sur un billot de bois dont la forme cubique symbolise le monde matériel. Il porte sur le front un bandeau étoilé, qui évoque celui des prêtres d’anciens cultes initiatiques.
Son identité pourrait être l’artiste lui-même, ou l’un de ses doubles qui apparaît dans le tableau : le mannequin, l’ombre ou la silhouette du tableau noir. À droite, l’ombre portée au sol semble être celle d’une statue hors-champ, similaire à la silhouette dessinée sur le tableau noir. Ce dernier est rempli d’un dessin à la craie qui reprend ces éléments en un croquis mis en perspective."

Aidel, anagramme d'idéal.
En fait , cet étoile est "Le songe de Tobie".
Dans le Livre de Tobie, le jeune Tobie pêche un poisson, et c'est l'archange Raphaël, dont c'est la seule apparition dans la Bible, qui révèle au jeune Tobie que le fiel de ce poisson guérira son père de sa cécité. Où l'on retrouve donc le père (8) dans le cadre d'une révélation et d'un dévoilement. Les lettre AIDEL sont généralement interprétées comme le début du mot grec aidèlon qui signifie apparition, fantôme.

Suivent des toiles de Mangnelli (l'homme au chapeau, de Carlo Carra (Mére et fils et la chambre enchantée) et de Morandi (composition métaphysique

 En 1916 né l'école de Ferrare. Giorgio de Chirico rencontre Carlo Carra à l'hôpital militaire de Ferrare. Ils sont rejoints par Alberto Savinio (le frère de Chirico),Filippo de Pisis, Giorgio Morandi.


Le Troubadour est une autre œuvre de de  Chirico très caractéristique de l'époque, une ville désertée, une journée chaude et sèche une monument avec une ombre portée exagérée, l'ombre d'une statue et un mannequin dont la tête est figurée par un ballon ovale, un corps comme celui d'un automate, l'un des bras ressemble à un moignon, le visage  est blanc comme ces gueules cassées qui peuplaient les hôpitaux à la fin de la guerre avec leur tête enveloppées dans des bandages, les personnages sont déshumanisées, désincarnes, ni chair, ni peau, pas d'expression, pas de traits.

« Pour être vraiment immortelle, une œuvre d’art doit aller au-delà des limites de l’humain : le bon sens et la logique lui manqueront. De cette façon, elle se rapprochera de l’état de rêve, mais aussi de la mentalité des enfants." de Chirico.


L'oeuvre la plus impressionnante de l'exposition est "le Revenant".

On y retrouve la figure du père, plus livide encore que dans le"Cerveau de l'Enfant". Là, il émerge d'un linceul et le père revêt les traits de NapoléonIII;

Pour comprendre ce tableau, il faut reprendre le catalogue de Christie lorsqu'il est vendu aux enchères.

Il Ritornante fut peint pendant la première guerre mondiale à Ferrare, au cours de l'automne et l'hiver 1917, et compte parmi les chefs d'œuvres du peintre italien. Avant de transposer sa composition sur la toile, de Chirico en fit un dessin précis, alors qu'il était en convalescence avec Carlo Carrà à l'hôpital neurologique de la villa del Seminario. La composition réunit plusieurs motifs chers à la mythologie créée par le peintre, faisant appel à la thématique de l'"éternel retour", issue de la lecture de Nietzsche, à l'image spectrale du père disparu et au caractère visionnaire de la création. Cette peinture, comme toutes celles de la période métaphysique, est fondée sur des associations intuitives, dont les grandes lignes peuvent être esquissées selon le schéma suivant. L'artiste, dont l'incomplétude est symbolisée par le mannequin au premier plan, s'agenouille devant l'apparition du "revenant", fantasme du père ingénieur disparu soudainement, auquel Giorgio de Chirico voue un véritable culte. La scène, qui se déroule dans un intérieur à la perspective accélérée aboutissant sur une inquiétante porte ouverte, rappelle ainsi le traumatisme d'enfance décrit par Giorgio de Chirico dans ses mémoires: "Je retournai à la maison en courant: en arrivant je trouvai le portail ouvert , je grimpai en courant à la chambre de mon père . En entrant, je vis tout d'abord ma mère et mon frère en train de sangloter; je me précipitai vers le lit où gisait mon père et je le vis calme, les yeux clos, le visage exprimant la sérénité, presque le bonheur, comme quelqu'un qui, fatigué par un long et pénible voyage, repose enfin dans un sommeil doux et profond1". A l'instar de la marionnette de Pinocchio, dont l'étrangeté est rapprochée par De Chirico de celle d'Ainsi parla Zarathoustra de Nietzsche, le mannequin est en quête d'une identité que lui révèlera peut-être le spectre-statue. Le thème de l'incomplétude résume en quelque sorte Giorgio de Chirico en tant qu'être et artiste. Il s'exprime sous différentes formes, à commencer par celle du mannequin sans bras ni visage qui emprunte la posture du Torse du Belvédère, l'un des marbres les plus célèbres de l'Antiquité . Cette statue, qui représente de façon fragmentaire le héros Hercule, s'oppose par son caractère incomplet au "revenant", qui est quant à lui une référence à un autre classique de la sculpture antique, l'Aurige de Delphes. Ces deux figures font respectivement allusion au thème du héros soumis aux épreuves initiatrices et à l'arrivée triomphale de l'aîné, et l'intention est ici encore de faire ressurgir sous forme métaphorique l'aventure personnelle et intellectuelle de l'artiste.

 Pour clore l'exposition, les "Deux Poissons Sacrés". Ils sont posés sur un cercueil près d'une bougie allumée. Le poisson est un symbole chrétien de la résurrection. A la     fin de la guerre, cette toile traduit l'espérance du peintre de lendemains qui chantent. C'est pour de Chirico, la fin de la peinture métaphysique, le retour à la tradition classique et la rupture avec les surréalistes.

Quand on parcourt cette exposition, et qu'on n'a pas, comme moi, de notions précises de la biographie du peintre, on pourrait s'imaginer que sa carrière s'est étalée sur une douzaine d'années. Au début des années 20, il rompt avec la métaphysique et devient académique. Il flirte alors avec le fascisme au point de devenir le peintre officiel du régime. Dans les années 60, il reprend ses thèmes métaphysique en s'imitant lui même: Julien Gracq dit qui "est lui-même son propre faussaire".

" Après une plongée de cinquante ans dans l’académisme, il refait maintenant sans modifications – recombinant seulement leurs éléments comme on remonte un meccano – les tableaux qu’il peignait à trente ans : rues à arcades, tours roses, places vides, statues équestres à ombres portées, cheminées d’usines, locomotives des solitudes, “muses inquiétantes” à têtes d’ampoule, mannequins, bobines, équerres, artichauts. Et ces tableaux qui sont autant d’impostures, ces tableaux truqués et sans âme, dont on ne peut douter qu’ils se résignent d’infiniment mauvaise grâce, après une longue bouderie, à répondre à la seule demande du marché, ne se distinguent pas aisément de ceux qu’il peignait il y a un demi-siècle. "

Une partie des œuvres exposées à l'Orangerie faisait partie de la collection de Paul Guillaume, le marchand de de Chirico. A sa mort, sa veuve vendit les de Chirico pour collectionner plutot des impressionnistes. De 1914 à 1934, Paul Guillaume rassembla une des plus belles collections européennes de l'impressionnisme à l'art moderne. Domenica, son épouse, épousa après sa mort Jean Walter et l'Etat français fit l'acquisition de cette collection dans les années 50. Les de Chirico retrouve donc des œuvres qu'ils avaient l'habitude de côtoyer chez Paul Guillaume.


Nous continuons la visite par les collections permanentes et , sans transition, on découvre les Soutine . Des personnages sans chair on passe aux pièces de bidoche sanguinolente.





Il y a quelques Picasso de la période rose, un série de Matisse sublime avec des odalisques. Les Marie Laurencin semblent incongrus et mièvres.


Utrillo, Modigliani, des Renoir charnus et charnels mais je préfère le bouquet de roses, Cézanne...










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