dimanche 24 mai 2026

LYON, CROIX ROUSSE, LE MUR DES CANUTS


 Depuis longtemps, nous voulions faire découvrir Lyon à Cathy, Serge et Hélène. Avec Eliane, qui nous offre l'hospitalité, nous leur avons fait connaître un des bouchons historiques, la Meunière, qui est resté dans son jus depuis nos lointaines années étudiantes et dont la carte lyonnaise est restée fidèle à la tradition. Il y a , bien sur, les œufs en meurettes, le tablier de sapeur, les quenelles, les rognons, l’assiette de saladiers lyonnais (Museau, Cervelas, Lentilles, Pommes de terre et Saucisson lyonnais, Pieds de veau), la cervelle de Canuts, la coupe Gnafron. C'est une institution centenaire qui n'a pas pris une ride mais la superbe équipe qui officie en salle ou en cuisine n'est cependant pas d'origine. Les vins sont coquins et gouleyants, une petit blanc des Coteaux du Lyonnais et un rouge de St Amour qui se laisse boire. Tout ici est généreux, le rhum qu'on laisse sur la table pour noyer le Baba ou la liqueur de cassis qui arrose larga manu, le sorbet.

Nous débutons la journée du mercredi par la Croix Rousse. Depuis la station de métro Hénon nous allons au mur des Canuts.  Les canuts étaient les tisserands de la soie sur les machines à tisser. Ils sont connus pour leurs révoltes. À l’aube des années 1830, Lyon abrite une importante industrie de la soie, surnommée la "Fabrique". Cette organisation de type corporatif, née sous l’Ancien Régime, structure hiérarchiquement le travail entre trois catégories : les négociants qui fournissent la matière première et commercialisent les produits finis, les chefs d’atelier (ou maîtres-ouvriers) propriétaires des métiers à tisser, et les compagnons qui travaillent pour ces derniers dans des conditions souvent difficiles. Les canuts, ces tisseurs de soie lyonnais, sont des travailleurs qualifiés, mais ils sont soumis à des conditions de travail particulièrement rudes, avec des journées de 16 à 18 heures. Au début des années 1830, la transformation profonde de l’économie lyonnaise et la baisse des prix de façon malgré une reprise des ventes grâce à l’ouverture du marché américain les plongent dans une situation précaire. Pour défendre leurs intérêts, les canuts adoptent progressivement les idéologies socialistes naissantes et le mutuellisme. Une revendication devient centrale : l’établissement d’un tarif minimum en-dessous duquel les fabricants ne pourraient descendre. Le 21 novembre 1831, la révolte éclate à la Croix-Rousse. Plusieurs centaines de tisseurs parcourent les rues, obligeant ceux qui travaillent encore à arrêter leurs métiers. Face à la 1ère légion de la Garde nationale, composée principalement de négociants, des coups de feu sont tirés, faisant trois morts parmi les ouvriers. Le 22 novembre, les combats s’intensifient. Les tisseurs de la Croix-Rousse sont rejoints par ceux des Brotteaux et de la Guillotière. Après de violents affrontements, notamment au pont Morand, les ouvriers prennent possession de la ville, à l’exception du quartier des Terreaux. Ils adoptent comme emblème le drapeau noir et la fière devise : "Vivre en travaillant ou mourir en combattant". Le 24 novembre, un gouvernement provisoire est formé à l’hôtel de ville avec un conseil de 16 canuts. Mais l’ordre sera rétabli avec l’arrivée le 3 décembre du duc d’Orléans et du maréchal Soult, à la tête de 20 000 hommes. Le bilan est lourd : près de 200 morts, deux fois plus de blessés, civils et militaires. Le tarif minimum est aboli et les associations interdites au nom du libéralisme économique. Instruits par leur premier échec, les canuts lancent le 14 Février 1834 une grève générale mobilisant 60 000 ouvriers et ouvrières des soieries – la première grève générale du mouvement ouvrier français. Le 23 février, 162 fabricants acceptent la hausse des salaires et le tarif revendiqué. Mais le 9 avril 1834, pendant le procès de tisseurs accusés de coalition et de grève, des coups de feu tirés sur la foule déclenchent une semaine d’affrontements encore plus meurtriers que la première révolte. La répression est sanglante : plus de 600 victimes, 10 000 insurgés faits prisonniers qui seront jugés dans un "procès monstre" à Paris en avril 1835, et condamnés à la déportation ou à de lourdes peines de prison. Cette deuxième révolte révèle plusieurs éléments nouveaux : une organisation quasi militaire des canuts, une volonté forte de protéger l’industrie de la soie, et surtout, l’émergence d’une véritable solidarité prolétarienne qui rompt avec l’esprit de "compagnonnage".


Le Mur des Canuts est à la fois fresque géante et œuvre d’art collective, il est un symbole du passé ouvrier de la ville, en particulier de l’industrie de la soie qui a façonné son histoire, mais également un témoignage vivant de la culture contemporaine et de l’innovation dans le domaine du Street Art. Ce mur porte un message à la fois historique, artistique et culturel. C’est un lieu qui mérite d’être exploré, non seulement pour ses qualités esthétiques, mais aussi pour l’histoire qu’il raconte sur les Canuts, ces ouvriers de la soie qui ont marqué la ville et son évolution. Ce mur est bien plus qu’un simple décor urbain : il est un lien entre passé et présent, entre art populaire et art contemporain. 
L’effet trompe l’œil est particulièrement frappant sur le mur peint des canuts avec cet aspect très frontal que l’on ressent devant cet escalier qui monte dans la façade, monter à la Croix Rousse nécessite en général d'arpenter de longs escaliers.

La fresque du mur des Canuts, de plus de 1 200 m2, est la première à avoir vu le jour : c’est celle qui a donné l’impulsion pour réaliser les suivantes. D’abord peinte en 1987, elle a été actualisée une première fois en 1997 et plus récemment en 2013. Les artistes à l’origine de ce trompe-l’œil font partie de la coopérative CitéCréation, fondée en 1983 par des peintres muralistes. Réalisé par la Cité de la Création en 1987, ce mur peint  sur une façade aveugle de 1200 m² est le plus grand d'Europe. Actualisé une première fois en 1997, il tient régulièrement compte des transformations du quartier. Les habitants représentés sur cette façade sont également vieillis. Ainsi un jeune homme qui portait son vélo a été représenté jeune papa en 1997, avec sa petite fille. Rénovée et actualisée en 2013, elle montre un quartier vivant, entre histoire et modernité.Même si l’activité tisserande est en grande majorité abandonnée dans la région, elle fait toujours partie du patrimoine culturel de Lyon. Le mur des Canuts participe donc à cultiver la mémoire collective autour de l’histoire de la ville, et plus particulièrement autour de cette activité artisanale.On y retrouve les bâtiments typiques du quartier avec de grandes fenêtres et des hauteurs sous-plafonds de 4 mètres. En effet, les logements étaient construits de manière à pour pouvoir accueillir les métiers à tisser Jacquart. Depuis sa création, de nombreux clins d’œil à la culture lyonnaise sont incorporés dans la fresque, notamment le petit théâtre de Guignol qui n’a jamais disparu.

C’est une véritable œuvre d’art qui célèbre le travail des soyeux lyonnais. Cette fresque, réalisée par Jérôme Galvin, représente un panorama de la Croix-Rousse, vante le savoir-faire des artisans et rend hommage à l’histoire locale. En fait, il y a peu ou pas d'allusion à la révolte, une enseigne de la Route de la Soie, un magasin Rêve en Soie. Quelques références à l’Écologie à Lyon, les velib et un mur végétalisé, Guignol sinon rien d'agressif ou de radical, les grapheurs ne sont pas insoumis. Du Street Art qui n'agresse personne. Le Street Art de Medellin dans la Communa 13 était beaucoup plus politique et polémique :
https://www.lemounard.com/2020/04/colombie-medellin-histoire-et.html 



 

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