Quand nous avons visité l'exposition Silk in Lyon à la Bourse de Commerce, nous avons rencontré sur le stand de l'atelier Georges Mattelon, un tisserand passionné qui nous a proposé de visiter l'atelier lors d'un prochain passage à Lyon. Après le Mur des Canuts, on prend le chemin du 1O rue Richan. L´immeuble dans le quartier de la Croix-Rousse a été construit en 1841 et surélevé en 1878 par monsieur Millan, tisseur en soie. En 1939, il est acheté par monsieur Georges Mattelon, tisseur en soie, né en 1913 dont la famille en est toujours propriétaire aujourd’hui.
Il abrite au deuxième étage un atelier de tissage composé de 4 métiers à bras, d´un ourdissoir, d´un rouet, de divers outils et ustensiles qui ont été classés Monuments historiques aux titres des objets mobiliers le 5/01/1996. En 1948-1950 est aménagé au rez-de-chaussée de l'immeuble côté cour, un nouvel atelier avec des métiers mécaniques. En 1955, Georges Mattelon, tisseur, est promu meilleur ouvrier de France, il prend sa retraite en 1975 mais continue à faire fonctionner l´atelier avec l´association Soierie Vivante. Il décède en 2004. Son fils Jacques Mattelon prend sa relève en faisant vivre par des visites et inventoriant l'ensemble de l´atelier familial. Il s´agit d´un des derniers ateliers familiaux de tisseur de soie, survivance de l´industrie à domicile de la Fabrique Lyonnaise. (Les ateliers de la maison de soieries Prelle, toujours en activité ne sont pas des ateliers familiaux). L'atelier de tissage Mattelon est protégé en 2011. C'est un « monument » de l´archéologie industrielle lyonnaise avec son extension pour les métiers mécaniques de 1948-1950 sur cour. En effet, cet atelier présente un grand intérêt du point de vue de l´histoire des techniques (atelier à bras et atelier mécanique) et de l´activité des fabriques de soieries au 19e siècle. Nous sommes accueillis par Jacques Mattelon qui nous confie au charmant monsieur que nous avions rencontré à Silk in Lyon.
https://www.lemounard.com/2025/11/lyon-le-palais-de-la-bourse-silk-in-lyon.html.
Ce monsieur, vénérable barbe blanche, est retraité de la maison Brochier et détenteur de nombreux brevets sur les machines Jacquard qu'il va nous faire découvrir. Il s'agit de Jean-Paul Lamarie, 78 ans, ingénieur textile, canut d’entre les canuts.
La soie à Lyon est une vieille histoire.
François Ier fait venir des tisserands florentins. En 1540, Lyon obtient le monopole de l'importation en France des soies "grèges" (brutes). Dans ces années là 12 000 personnes vivent à Lyon du Tissage. Après avoir tissé des pièces unies (satins, taffetas, velours, draps d'or et d'argent), les Lyonnais se mettent à fabriquer des façonnés et se mécanisèrent. Grâce au métier "à la Grande Tire" , c'est l'époque de la "Grande Fabrique" (ensemble de la corporation) du XVIIe au XVIIIe siècle, grâce aux commandes royales multiples. La soie est la base de la richesse de Lyon : en 1788 on recense environ 15.000 métiers et 28.000 personnes au sein de la filière. Le XIXe siècle est le "siècle d'or" de la Fabrique. Napoléon Ier relance l'activité grâce a une série de commandes impériales. Le métier à tisser Jacquard est mis au point en 1801 et permet d'améliorer la productivité. Ce métier n'a cessé d'être amélioré et il est toujours utilisé aujourd'hui mais de façon très automatisée. Se développe aussi la teinture issue de la chimie à partir de 1840. Les écoles se développent avec par exemple l’École Municipale de Tissage qui deviendra le Lycée Technique Diderot, et au sein de l’École des Beaux Arts la création de l'école de la fleur ancêtre des dessinateurs en soieries. En 1868, la soie représente les trois quarts de l'industrie locale, 400 entreprises et 105.000 métiers à tisser. Au XIXe siècle, un terme nouveau apparaît pour les travailleurs de la soie installés à la Croix-Rousse : le Canut c'est à dire l'ouvrier en soie (tisseur qui travaille pour le fabricant-négociant avec lequel il fixe son prix de façon). En 1831 de graves conflits se déclenchent au sujet de ces tarifs qui engendrent des manifestations dont en particulier celle du 21 novembre où les canuts se rendent maîtres de la Croix-Rousse puis de la Presqu’île. Mais le 2 décembre, l'armée reprend la ville. En juillet 1833, une première grève éclate, puis une autre, générale, en février 1834. Elle est réprimée puis matée mais au prix de 300 morts, de nombreux blessés et 500 arrestations. Au milieu du XIXe siècle, la soierie représente 865 entreprises et 125.000 métiers. En 1890, la haute-couture arrive. On se spécialise dans les tissus les plus compliqués, donc les plus chers, mais il faut aussi s'adapter aux caprices des grands couturiers. Notre guide nous parle des grands inventeurs du Tissage. Vaucanson est lyonnais. Dès ses études chez les Minimes de Lyon, Vaucanson avait manifesté son intérêt pour deux domaines : la « mécanique » et la « médecine ». Mais il choisit une voie fort différente, l’exhibition publique, en se lançant dans la construction de plusieurs automates vite célèbres. Ses automates attirent, grâce à leur succès, l’attention des milieux scientifiques, du public et du roi lui-même sur ce « mécanicien de génie ». En 1739, le roi lui confie la mission de réorganiser l’industrie française de la soie, ce qui lui donne l’occasion de confronter ses talents de mécanicien aux réalités économiques et sociales. En tentant de normaliser les actes, les gestes des ouvriers, ainsi que les dimensions des pièces de machines, il trouve un terrain de recherche qui le pose en précurseur du vaste mouvement de standardisation et d’organisation des ateliers qui se développera au XIXe siècle. Les réalisations qu’il met en œuvre pour résoudre ses nombreux problèmes techniques sont de tout premier ordre. Pour construire son moulin à organsiner, doté d’une transmission par chaîne, il invente une ingénieuse machine à fabriquer la chaîne, manœuvrable par un ouvrier sans qualification. Pour usiner les calandres à écraser la soie, il met au point le premier tour à charioter en fer ; enfin, il construira le premier métier à tisser entièrement automatique. Cette évolution, du mécanicien au fabricant d’automates puis à l’organisateur, préfigure l’ingénieur du siècle suivant.
Depuis des millénaires, le tissage repose sur le croisement habile de fils de chaîne et de trame à l’aide d’un métier à tisser, où chaque fil trouve sa place avec précision grâce à des outils comme le peigne et la navette. Au XIXe siècle, Joseph-Marie Jacquard a transformé cette pratique en introduisant un système ingénieux de cartes perforées, permettant de tisser des étoffes à motifs complexes sans intervention manuelle. Cette invention, née à Lyon, berceau de la soierie, a non seulement accéléré la production, mais a aussi jeté les bases de l’automatisation textile, influençant même les technologies modernes.
Cette mécanique se compose d’un système de crochets qui soulèvent individuellement les fils de chaîne, guidés par des aiguilles et d’une chaîne de cartes perforées, de couteaux et d’un cylindre. Elle est montée au sommet d’un métier qui, contrairement aux métiers traditionnels, ne comporte aucune lame. Tout comme les fils servant à former le motif sur le métier à tire, chaque fil du métier Jacquard est passé dans une lisse indépendante qui est tenue sous tension au moyen d’une tige métallique la rendant plus lourde. Le principe de la machine Jacquard est inventé dès 1745 mais ne connaîtra pas d'application jusqu'à ce que Jacquard le reprenne et le perfectionne de 1801 à 1816. Le soutien du régime impérial au développement de la machine Jacquard et l'intérêt que les fabricants lui portent permettent le développement rapide de la mécanisation dans les métiers à tisser. Dès 1812, la France compte environ 11 000 métiers Jacquard dans les différents ateliers. La machine est expérimentée à Lyon mais le métier Jacquard fut mal reçu par les Canuts qui y voient une cause possible de chômage. C'est une des causes de la Révolte des Canuts, où certains ouvriers vont jusqu'à casser les machines. En effet, la mécanique Jacquard supprime l'opération de tirage qui nécessitait auparavant un ouvrier pour actionner les cordes dégageant les fils permettant de passer la trame. À l'origine, Jacquard travaille sur ce projet afin de limiter le travail des enfants, qui étaient souvent employés comme aides par leurs parents tisseurs. Mais il regrette toute sa vie les conséquences sociales de cette innovation. En effet, les enfants doivent trouver du travail ailleurs dans des usines où les conditions sont plus difficiles. La machine Jacquard combine les techniques des aiguilles de Basile Bouchon, les cartes perforées de Falcon et du cylindre de Vaucanson. La possibilité de la programmer, par utilisation de cartes perforées, fait qu'elle est parfois considéré comme l'ancêtre de l'ordinateur ou du robot. Les cartes perforées guident les crochets qui soulèvent les fils de chaînes. Elles permettent de tisser des motifs complexes.Dans le parler des gones, le métier Jacquard s'appelle le bistanclaque.
Le dessin à tisser est transféré sur une série de cartes perforées et lacées de façon à former une boucle continue qui sera placée sur un cylindre
au sommet du métier. Ces cartes sont installées sur le métier et
fonctionnent comme les planchettes sur le métier à ratière. Il est possible de modifier l’ensemble des cartes. Toutes les cartes utilisées peuvent être conservées et réutilisées. L'atelier comporte 4 métiers à tisser :1 métier large, permettant de tisser jusqu´à 2 m de large (1830-1840). Le plus large, dépourvu de mécanique, permet d’installer deux fils de
trame qui combinés au fil de chaîne produisent un tissu aux couleurs
changeantes, dit taffetas « caméléon » dont l’atelier Mattelon est
spécialiste. 1 métier dit étroit, permettant de tisser 80 cm de large
1 métier large, permettant de tisser 165 cm de large
1 métier large permettant de tisser 180 cm de large
"Le dessin est imaginé par un artiste ou dessinateur textile, il s’inspire souvent de
la nature, des voyages ou de l’histoire lyonnaise. À Lyon, cette
inspiration florale a même donné naissance à une tradition prestigieuse :
la célèbre Classe de la Fleur de l’École des Beaux-Arts,
créée au XIXᵉ siècle pour former des dessinateurs spécialisés dans la
représentation botanique. Ces artistes, capables de reproduire avec une
finesse inégalée les pétales, feuillages et bouquets, ont fourni aux
soyeux des modèles d’une richesse inépuisable. Chaque motif, qu’il soit
floral, géométrique ou narratif, demande un travail minutieux qui peut
s’étendre sur plusieurs semaines avant de prendre vie sur la soie."
1 Accessoire du métier à tisser : peigne pour tisser les perles (exécuté en 1830-1840.)
Je remarque un cylindre métallique qui permet de faire les impressions.
La visite se poursuit dans l' atelier du rez de chaussée où nous retrouvons Mr Jacques Mattelon et 2 autres membres de l'association. Ici, c'est un atelier de tissage mécanique. Deux machines sont encore installée de la marque suisse Staubli. Nous sommes enthousiasmés par cette visite et par la compétence et l'érudition de nos hôtes. Nous évoquons les moulinages ardéchois en dégustant une navette (le biscuit)marseillaise. Nous quittons l'atelier qui est représenté sur le mur des Canuts.
https://www.lemounard.com/2026/05/lyon-croix-rousse-le-mur-des-canuts.html
Repas au bouillon qui se trouve sur le boulevard de la Croix Rousse avant de descendre aux Terreaux par la montée de la Grande Cote.






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